Etude de cas cliniquesAprès deux ans d’études ayant mobilisés les têtes pensantes de la profession, des universitaires de renommée mondiale et un dispositif d’évaluation digne de la NASA, le conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes confirme la nécessité d’une réforme de la formation initiale. Que les membres du conseil soient rassurés, l’ITMP en est également convaincue, à la seule différence qu’au delà du sombre diagnostic nous agissons afin de satisfaire ceux qui, au terme de leur formation, se trouvent démunis face à leurs premiers patients. Ne tirons pas une fois encore sur l’ambulance, la formation initiale est insuffisante mais essayons de comprendre pourquoi. Pour cela revenons sur l’histoire du docteur James Cyriax. Tous les kinésithérapeutes connaissent Cyriax comme étant l’inventeur du massage transversal profond mais n’oublions pas qu’il est avant tout le père incontesté de la médecine orthopédique.

Dr James Henry Cyriax est né le 27/10/1904 à Londres. Après avoir fréquenté l’université de Cambridge, il intègre l’hôpital Saint-Thomas de Londres pour étudier la médecine. Il se tourne vers la chirurgie orthopédique mais un infiltrat sous claviculaire l’empêche de faire la guerre et par la suite de pratiquer la chirurgie. Il se tourne alors vers la médecine orthopédique. Il eut rapidement l’impression qu’un très grand nombre de lésions de l’appareil locomoteur ne recevait pas de diagnostic définitif, traînait et ne recevait pas un traitement adéquat. Il se mit à s’intéresser à ces affections « embarrassantes » et finalement, il fit de cette étude l’œuvre de sa vie.

Pendant vingt ans, ne pouvant s’appuyer sur aucune publication, il mit au point un système de diagnostic et de traitement permettant d’appréhender cliniquement une multitude de lésions. Les piliers de son système sont les suivants :

  • Une très bonne connaissance de l’anatomie fonctionnelle et topographique
  • Le développement de la physiopathologie et du génie évolutif des différentes affections
  • Une parfaite compréhension de la douleur projetée à la lumière des connaissances embryologiques des différents tissus
  • Un examen clinique d’une redoutable exhaustivité

Olivier Troisier, pionnier de la médecine orthopédique en France, fut un de ses élèves les plus assidus, il raconte :

« Il avait son franc parler avec tout le monde, y compris les patients ; il avait une façon de les interroger tout à fait acharnée. » et « Je n’avais jamais vu pratiquer un examen articulaire comme cela avant. J’avais pourtant souvent assisté aux examens cliniques de De Sèze, mais l’examen de Cyriax avait un côté encore plus rigoureux et systématique. Ce que je n’avais jamais vu, c’était la succession systématique de mouvements passifs, dits globaux, puis de mouvements passifs plus spécifiques, mettant en tension les ligaments les uns après les autres. A la suite de quoi, il faisait faire des contractions isométriques de tous les groupes musculaires intéressant l’articulation sans exception. Il disait toujours que quand un muscle ou un tendon présente une lésion sa mise en tension doit lui faire mal. Mais il était conscient que l’on peut également provoquer une douleur par la contraction du muscle sans que ce dernier en soit responsable, par le biais d’une lésion osseuse ou d’un corps étranger intra articulaire coincé par la manœuvre. »

Ayant constaté que les traitements pratiqués dans le département médecine physique de l’hôpital Saint Thomas, chaleur, massage, exercices, ne donnaient pas de résultat probant, il mit en pratique ses fameux adages : « « Toute douleur est une source »

« Tous les traitements doivent parvenir à la source » et “Tous les traitements doivent bénéficier de la lésion». Pour cela il développa de nombreux moyens thérapeutiques : infiltrations épidurales, manipulations, massage transversal profond… .

Le docteur Troisier de retour en France, se pose en disciple de Cyriax mais se frotte à la rigidité intellectuelle de certains comme Robert Merle d’Aubigné, chirurgien orthopédique régissant la rééducation fonctionnelle à Cochin. Celui ci avait des idées fixes concernant les articulations. Ne croyant qu’au mouvement actif et à la gymnastique médicale, il interdisait aux kinésithérapeutes toute mobilisation passive sur une articulation. Merle d’Aubigné ne souffrait également d’aucune contestation sur la gymnastique vertébrale en cyphose largement remise en cause de nos jours, en particulier grâce à Robin McKenzie que Troisier rencontra pour la première fois à Dallas quelques années après son passage à Londres.

De ces rencontres fructueuses, Troisier mit en place le concept de couplage verrouillage déverrouillage vertébral et le concept de la pathologie de la position extrême.

Son physique hitchcockien, son aversion pour les codes vestimentaires et son très bon appétit faisaient que Cyriax n’était pas de ceux que l’on remarque, il était de ceux que l’on écoute. Doté d’un humour typiquement british, il brillait par son idéalisme et sa simplicité. Ses cours n’étant pas exclusivement réservés aux médecins, de nombreux kinésithérapeutes et physiothérapeutes ont bénéficié de son savoir. Tel Kurt Ekman, kinésithérapeute et collaborateur suédois du Dr Cyriax dans les années 50, il développa une méthode instrumentale du MTP appelée crochetage, méthode ayant fait ses preuves mondialement aujourd’hui.

Que reste-t-il dans la formation initiale des kinésithérapeutes du génie clinique de Cyriax, de la méthode McKenzie, de la vision novatrice de Troisier sur le rachis, de l’apport d’Ekman et plus généralement des fascias. Pas grand chose à vrai dire et pourtant nous aurions pu faire nôtre l’héritage de ces grands hommes de la médecine manuelle, si d’autres que Troisier avaient pu prendre le pas sur les chirurgiens orthopédiques qui ont trop longtemps régi notre profession à coup d’interdits et de contre indications.

L’avenir de notre profession tient dans les piliers du système Cyriax : solides bases anatomiques et physiopathologiques, justesse et précision de l’examen clinique, diagnostic différentiel, pertinence du traitement et recours à tous les traitements efficaces.

Faisons fi de la genèse franco-française de la kinésithérapie, mariage improbable entre le massage hygiéniste de la bourgeoisie de la fin du 19ème siècle et la gymnastique médicale et rendons ses lettres de noblesse à notre discipline dont l’apprentissage ne peut être que le fruit d’un long compagnonnage. Les connaissances de base rendront les futurs professionnels réceptifs, l’apprentissage clinique les rendra intuitifs et l’expérience les rendra instinctifs, ce qui est l’essence d’une pratique passionnante et accomplie.